Chapitre II
Aiguillonné par la peur, l’enfant fuyait à toutes jambes à travers les bois hostiles.
La lune, tout à l’heure pleine et brillante, s’était cachée derrière des nuages, plongeant les environs dans une obscurité compacte qui ralentissait sa course. Tous ses sens étaient aux aguets pour éviter de buter sur un obstacle.
« Il » se rapprochait.
Le bruit de sa folle cavalcade résonnait dans le silence oppressant des bois et se répercutait douloureusement dans tout son corps. Des branches fouettaient son visage, le sang palpitait à ses oreilles, son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine comme s’il voulait la faire exploser, ses vêtements collaient à ses membres humides de sueur.
Son poursuivant, souple et rapide comme un félin, le traquait depuis déjà d’interminables minutes et ne semblait aucunement disposé à laisser filer sa proie. Il pouvait sentir sa présence derrière lui, tel un fauve fantasmagorique lancé à ses trousses.
Le garçon tenta d’accélérer encore son allure, mais la fatigue et la peur accumulées l’en empêchèrent. Ses jambes commençaient à s’engourdir : on aurait dit qu’elles étaient en train de se pétrifier. Sa poitrine était en feu, ses pieds en plomb.
La panique acheva de le gagner et lui brouilla la vue.
De seconde en seconde, l’ennemi se rapprochait, assuré dans ses mouvements, calme et déterminé, comme si son regard avait le don de percer l’obscurité.
Une nouvelle balle siffla aux oreilles de l’enfant, déchirant l’air avec fureur. Une violente angoisse l’étreignit alors et lui coupa presque la respiration. Allait-il donc mourir ainsi, abattu comme un chien et abandonné au milieu de cette forêt, son cadavre y pourrissant éternellement à l’insu de tous ? Une autre balle vola et déchira sa manche. Son pied s’accrocha à une racine, il trébucha, perdit l’équilibre et dérapa, s’écorchant les paumes et les genoux. Il réussit à se relever, mais ses jambes flageolaient. Après quelques pas, il s’effondra de nouveau, à bout de souffle et de forces, la peur au ventre.
C’était la fin de la chasse.
Il était perdu.
Son poursuivant s’arrêta également à quelques mètres derrière lui. Au même instant, la lune réapparut et répandit une lueur argentée sur les deux adversaires. Au loin, le clocher d’une église sonna sourdement un coup, comme étouffé par les nappes de brouillard qui recouvraient la campagne anglaise.
L’enfant vit avec terreur la forme sombre et mince se diriger d’un pas souple dans sa direction, pistolet fumant au poing. Il aperçut d’abord des bottines de cuir, le bas d’un pantalon, puis, levant la tête, il distingua de longs cheveux clairs et des yeux qui étincelaient dans la lumière diffuse. La stupéfaction lui fit momentanément oublier sa crainte.
— Une… une femme… ? souffla-t-il, déconcerté.
L’intéressée abaissa son arme et le scruta, impassible.
— Pitié, pitié, ne me tuez pas, balbutia le garçon apeuré, en essayant de se remettre debout tant bien que mal.
La femme esquissa un geste de surprise, et le silence se fit entre eux, seulement troublé par les hululements sinistres d’un hibou.
— Je n’en ai certes pas l’intention, répondit-elle enfin avec froideur mais sans agressivité. Je souhaite juste récupérer ce qui m’appartient. Rends-moi mon tableau.
L’enfant lâcha aussitôt la toile qu’il avait jusque-là tenue convulsivement serrée contre lui.
— Le tableau ? Le… le voilà.
Joignant le geste à la parole, il le tendit à la femme. De ses mains gantées de noir, celle-ci s’en saisit avec précaution et l’examina minutieusement à la faveur de la clarté lunaire, ses longs doigts fins le tournant en tous sens.
— Il n’a pas l’air abîmé, tu as beaucoup de chance, murmura-t-elle, satisfaite de son inspection.
Elle se pencha sur le jeune monte-en-l’air, un sourire ironique aux lèvres, et ses boucles soyeuses effleurèrent son visage.
— Tu as également de la chance que je ne t’aie pas blessé. Mais si tu t’étais arrêté tout de suite au lieu de t’obstiner stupidement à fuir, je n’aurais pas été obligée de te poursuivre de façon aussi menaçante. Au fait, comment t’appelles-tu ?
— Mark, m’dame.
— Tu sembles très jeune, Mark. Quel âge as-tu ?
— Bientôt douze ans, m’dame.
Une brève expression de pitié traversa le visage de la femme. Elle se redressa sans cesser de le fixer du regard.
— Eh bien, Mark, tu ne m’as pas l’air très doué comme voleur. Tu es visiblement trop impressionnable pour faire carrière dans le crime, et surtout, tu ne sais pas choisir tes victimes. Ce genre d’erreur pourrait te coûter la vie, car toutes tes proies ne seront sans doute pas aussi conciliantes que moi. Si j’étais à ta place, je choisirais une autre activité pendant qu’il en est encore temps.
Elle n’avait pas tort. Mark avait bien conscience que sa première tentative ambitieuse de cambriolage s’était soldée par un échec cuisant. Il avait pourtant préparé son coup dans les moindres détails. Un manoir isolé dans le Surrey, une femme riche qui vivait seule… Ç’aurait dû être la cible idéale. Grossière erreur. C’était sa victime qui lui faisait à présent un cours sur le crime ! Quelle humiliation !
Interrompant ces mornes pensées, la femme pointa le doigt devant elle.
— Nous sommes presque à l’orée du bois, et le plus proche village se trouve dans cette direction, à un mile d’ici environ. Vas-y, et que je ne te revoie plus sur mon domaine.
Le gamin acquiesça gauchement, abasourdi de s’en tirer à si bon compte, et se sentit soudain ridicule d’avoir cédé à la panique. Il se retourna une dernière fois vers la femme pour la remercier de sa clémence, mais celle-ci avait déjà disparu avec son tableau, aspirée par les ténèbres environnantes.
*
Un feu vif crépitait dans l’âtre du petit salon, illuminant le tapis d’Aubusson où se mêlaient artistement guirlandes de feuillages, arabesques et rinceaux d’acanthe. La pièce était meublée avec une simplicité peu conforme au goût de l’époque, mais cette sobriété résultait d’un choix et non d’un manque d’argent. Les quelques meubles et décorations qui agrémentaient le salon étaient en effet d’un goût exquis et assurément de prix, à l’instar des délicates porcelaines de Sèvres qui ornaient la tablette de la cheminée.
Installée à une table près d’une fenêtre drapée de velours bleu, Cassandra Jamiston, parfaitement remise de ses péripéties nocturnes, sirotait un thé fort et brûlant en laissant ses pensées vagabonder, les yeux fixés sur la toile que Mark avait tenté de lui subtiliser la nuit précédente et qui avait retrouvé sa place d’honneur sur le mur du salon.
La jeune femme avait troqué ses confortables vêtements masculins contre une robe d’intérieur brodée, d’une coupe simple mais élégante, portée sans dentelles ni bijoux, car Cassandra n’était pas femme à fanfreluches. Cette sobriété rehaussait l’éclat de son teint de porcelaine tout en mettant en valeur ses lumineuses boucles blondes et ses prunelles aux troublants reflets améthyste. Tel était du moins le sentiment du docteur Andrew Ward, que Stevens, le majordome, venait d’introduire dans la pièce. Le médecin était un homme d’une trentaine d’années au visage ouvert et régulier, doté de surcroît, ce qui ne gâchait rien, de magnifiques yeux verts.
Cassandra se tourna vers lui avec étonnement.
— Andrew, que me vaut ta visite au beau milieu de l’après-midi ? N’as-tu donc pas de patients à voir ? Mais… que fais-tu ?
Celui-ci s’était vivement rapproché, examinant avec inquiétude une légère éraflure encore fraîche sur la joue droite de Cassandra.
— Tu es blessée ? Que t’est-il arrivé ?
Cassandra eut un mouvement de recul. Andrew était comme un frère pour elle, mais son excessive sollicitude l’avait déjà maintes fois agacée.
— J’ai poursuivi un voleur cette nuit, répondit-elle d’un ton un peu sec.
Le médecin parut horrifié par cette révélation.
— Un voleur ? Es-tu folle ? Dans quelle situation t’es-tu mise encore ?
Imperturbable, Cassandra continuait à déguster son thé.
— Je ne courais pas grand risque, c’était encore un enfant. Il s’est introduit dans le manoir par effraction mais il n’a pas eu de chance. Je l’ai surpris un de mes tableaux à la main, et il a détalé comme s’il avait le diable à ses trousses en m’apercevant. En vérité, ajouta-t-elle avec un sourire réjoui, c’est moi qui lui ai fait peur.
Andrew se laissa tomber dans un fauteuil, image même de l’accablement.
— Je suppose que tu as récupéré ce qu’il t’avait dérobé, soupira-t-il en se versant une tasse de thé.
— Bien entendu. Je ne pouvais pas le laisser partir avec mon tableau de Rubens, repartit Cassandra en désignant la toile en question d’un léger signe de tête. Il m’a coûté une fortune, sans même parler de sa valeur artistique.
Andrew contempla le profil aquilin de la jeune femme, partagé entre blâme et admiration. Il la connaissait depuis de longues années, et pourtant certains aspects de sa personnalité ne manquaient jamais de lui faire imaginer le pire lorsqu’ils avaient le malheur de se révéler.
Cassandra n’était pas une femme de son temps, loin s’en fallait. Au sein d’une société victorienne engoncée dans ses principes moraux et ses préjugés, elle faisait fi des conventions avec une facilité déconcertante, non dénuée d’une pointe de provocation. En dépit de sa richesse et de sa beauté, qualités susceptibles de lui ouvrir de nombreuses portes dans toutes les strates de la société, elle avait choisi de vivre dans un manoir reculé du Surrey plutôt qu’à Londres. Ses affaires l’obligeaient cependant à se rendre fréquemment dans la capitale. L’origine de sa fortune paraissait pour le moins mystérieuse, mais elle avait su la faire fructifier intelligemment dans le commerce, activité respectable s’il en fut. Les excellents investissements qu’elle réalisait aux quatre coins de l’Empire, aussi bien aux Indes qu’en Afrique du Sud ou au Soudan, lui assuraient un revenu plus que confortable et lui permettaient par la même occasion de conserver son indépendance.
Cassandra se tourna vers Andrew, toujours plongé dans ses pensées.
— Comment va Megan ? Voilà longtemps que je ne l’ai vue.
C’était un sujet miné, elle le savait, mais du moins Andrew cesserait-il de se tracasser à son propos. La réaction habituelle ne se fit pas attendre : les sourcils en émoi, il leva les yeux au ciel en poussant des soupirs à Tendre l’âme.
— Je désespère d’elle ! s’exclama-t-il d’un air tragique. Si je parviens à la marier, ce sera un véritable miracle. En société, Megan est un désastre ambulant.
Elle dit toujours ce qu’elle pense, et non ce que les gens attendent. Imagine l’impression qu’elle peut produire !
— J’aurais tendance à croire que la franchise est une vertu, remarqua Cassandra en observant son ami par-dessus sa tasse.
— Bien entendu. Par malheur, les célibataires de Londres et leur famille ne partagent pas cet avis. C’est une qualité que les jeunes filles bien éduquées ne doivent pas exhiber, pour leur propre bien. Pas avant d’avoir trouvé un époux en tout cas.
Cassandra reposa son thé. Depuis la mort de leur père, survenue neuf ans plus tôt, Andrew élevait seul sa sœur cadette, tâche qui se révélait parfois écrasante. Introduire une jeune fille dans la bonne société constituait en effet une lourde responsabilité.
— Megan ne fait rien pour me faciliter le travail, poursuivit Andrew d’un ton rageur. Rappelle-toi lorsque je l’ai inscrite à des cours de maintien. La directrice de l’établissement l’a renvoyée au bout de trois jours car elle ne cessait de perturber les professeurs par ses ricanements incessants et ses remarques sarcastiques !
Cassandra frémit en son for intérieur : elle ne comprenait que trop bien la fronde de Megan. Elle-même n’aurait jamais supporté d’endurer ce genre de fadaises destinées à acquérir de bonnes manières ; apprendre à entrer et sortir d’une pièce avec aisance et dignité, à monter dans une voiture et à en descendre comme il convenait à une dame, ces seules idées lui donnaient la nausée.
— Megan est une pitoyable maîtresse de maison, continuait Andrew d’un air affligé. Elle est incapable de gérer le budget puisqu’elle abhorre les chiffres et que ses compétences en mathématiques se bornent à savoir additionner deux plus deux. Et elle n’est pas plus douée pour recruter les domestiques et leur imposer son autorité. En résumé, c’est moi qui gère la maison à sa place… Les tâches domestiques ne l’intéressent pas, elle préfère passer ses journées à lire et à rêver. Jamais aucun homme doué de raison n’acceptera de l’épouser !
— Megan n’a que dix-sept ans, elle a bien le temps de se marier, le réconforta Cassandra.
— Oui, mais les années passent vite et son caractère ne va pas en s’améliorant, crois-moi. Et puis, elle ne s’intéresse pas du tout à son apparence physique.
— Megan est très jolie.
— Oui, elle pourrait l’être si elle daignait apprendre à manier une brosse à cheveux !
Cassandra ne put réprimer un éclat de rire devant la mine déconfite de son ami. S’inquiéter pour l’avenir de sa sœur était un des passe-temps favoris d’Andrew, et ses diatribes déclamées d’un ton dramatique amusaient fort Cassandra, même si à l’évidence cette réaction n’était guère charitable.
Andrew resta un instant silencieux, puis changea brusquement de sujet.
— Et Lord Ashcroft, quand doit-il arriver ? s’enquit-il avec une petite grimace.
— Samedi prochain. Il doit sans doute déjà se trouver à Londres où il sacrifie à ses obligations mondaines. La perspective de sa visite ne semble guère t’enchanter.
Andrew ne répondit pas tout de suite. Lord Julian Ashcroft était indubitablement un homme remarquable. Charismatique, brillant, généreux, pas snob pour un sou malgré son titre de vicomte, il n’avait certes rien à lui reprocher. La vérité était qu’à sa grande honte, il était terriblement jaloux de la profonde amitié qui l’unissait à Cassandra. Celle-ci parut lire dans ses pensées.
— Julian et moi sommes proches parce que nous nous ressemblons.
— Tu n’as pas besoin de te justifier.
— Je sais.
Nouveau silence, lourd de sous-entendus cette fois.
Andrew le rompit le premier.
— Laura l’accompagnera-t-elle ?
— Non, elle se trouve actuellement en France avec ses grands-parents. Pour une fois, Julian viendra donc sans sa fille.
Leur conversation fut interrompue par l’entrée de Stevens qui amenait le courrier sur un plateau en vermeil, arborant pour l’occasion un air aussi cérémonieux que s’il portait le Saint-Graal. Avec son profil de médaille et la raideur de son maintien, Stevens aurait pu passer pour le plus stylé des majordomes si, détail incongru, son cou et le dos de ses mains n’avaient été recouverts de tatouages figurant des chiffres et des symboles cabalistiques.
Cassandra parcourut rapidement les lettres avant d’examiner avec attention un petit paquet rectangulaire enveloppé d’un papier marron usagé qui venait de Paris.
— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Andrew, très occupé à goûter les muffins servis avec le thé.
Sans répondre, Cassandra ouvrit le paquet. Une boîte apparut, couronnée par une lettre qu’elle entreprit de lire. La jeune femme fronça les sourcils.
— Une missive émanant d’une vieille connaissance… Thomas Ferguson.
— C’est un ami à toi ? Tu n’en as jamais parlé.
— Le mot est un peu fort. Plutôt une relation. Je le connais très peu en vérité.
Cassandra se replongea dans la missive. Au fur et à mesure de sa lecture, une ombre passa sur son visage, puis un étonnement croissant se peignit sur ses traits, ce qui n’échappa point à Andrew.
— Une mauvaise nouvelle ?
— Non, le courrier est juste surprenant…
Elle commença à lire à haute voix.
— « Paris, 1er novembre 1860. Très chère Cassandra…»
— « Très chère Cassandra » ? l’interrompit aussitôt Andrew d’un air soupçonneux. Tu es bien sûre que Thomas Ferguson n’est qu’une vague connaissance ?
Cassandra le considéra d’un œil torve.
— Ne sois pas ridicule, il a plus de soixante ans ! Il se trouve simplement que je lui ai rendu un grand service autrefois, et que depuis il me considère comme une amie précieuse.
Le ton duquel elle prononça la dernière phrase laissait clairement entendre qu’il serait malvenu de l’interroger sur la nature du « service » en question. Andrew parut néanmoins rassuré et Cassandra put reprendre sa lecture.
— « Je crains que mes pires appréhensions ne se confirment bientôt. Ma vie est aujourd’hui menacée, car je suis sur le point de percer le secret dont je vous avais entretenue lors de notre rencontre, ce secret susceptible de bouleverser le sort de l’humanité tout entière »…
— De l’humanité tout entière, rien que ça ? l’interrompit de nouveau Andrew. Ton Ferguson n’avait-il pas une légère tendance à l’exagération ?
— Ce n’est pas « mon » Ferguson, rugit Cassandra, et cesse de me couper la parole à la fin ! Tu es insupportable !
Vexé, Andrew se consola en engloutissant deux plum puddings d’affilée.
— « Aussi ai-je pris le parti de vous transmettre l’un des objets sources de toutes les convoitises. J’ai confié à mon fils Nicholas le deuxième en ma possession. Il vous contactera le moment venu. Ces objets ne doivent à aucun prix tomber entre de mauvaises mains. Il est en outre nécessaire que vous vous rendiez au plus vite à Prince Street et que vous récupériez l’objet dissimulé dans la cachette. Soyez prudente et que Dieu vous garde, votre dévoué Thomas Ferguson.»
— Un message pour le moins énigmatique, commenta Andrew, l’air dubitatif. Cet homme a-t-il toute sa tête ? Quels sont ces « objets » et cette « cachette » dont il parle ? Et puis, de quelle Prince Street s’agit-il ? Il doit exister des dizaines de rues portant ce nom rien qu’à Londres !
Sans un mot, Cassandra replia la feuille et ouvrit la boîte. Un fin triangle d’argent apparut, lisse et étincelant. La jeune femme s’en saisit avec précaution, le soupesa, le scruta attentivement. Le triangle était traversé par une ligne parallèle à sa base, et un motif était finement ciselé entre les deux. Cassandra s’approcha de la fenêtre afin de mieux distinguer le dessin gravé. Il s’agissait d’un taureau.
Andrew, qui s’était également penché pour voir, releva la tête, surpris.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Le Triangle de la Terre…, murmura Cassandra en guise d’explication.
— Manifestement, tu ne vois pas cet objet pour la première fois.
Elle confirma d’un hochement de tête. Sa curiosité était aiguisée, aussi ne fut-elle pas longue à prendre une décision.
— Je vais me rendre à Prince Street.
— Cela ne me paraît pas raisonnable, répliqua aussitôt Andrew. L’expédition pourrait même s’avérer dangereuse. Le ton de la lettre est inquiétant, et je ne peux t’accompagner car j’ai encore des patients à visiter ce soir.
— Je ne suis pas raisonnable. Et je suis de taille à me défendre seule, je te remercie.
— Certes, je n’en doute pas une seconde…
Andrew eut un soupir désabusé, puis il demanda :
— As-tu déjà rencontré Nicholas Ferguson ?
— Non, mais son père m’avait un peu parlé de lui. Il est avocat à Birmingham si mes souvenirs sont exacts. Si j’en crois la lettre, nous ne tarderons pas à faire sa connaissance puisqu’il doit entrer en relation avec moi.
Cassandra se leva, décidée, et tendit la main pour attraper un muffin, mais la coupelle était vide.
— Quel glouton ! s’écria-t-elle d’un ton de reproche. Tu aurais pu m’en laisser un !
— Je n’ai rien avalé depuis ce matin, se défendit Andrew, la bouche encore pleine du dernier gâteau.
Le front de Cassandra se barra d’un pli soucieux.
— Tu travailles trop, je ne cesse de te le répéter, tu as d’ailleurs l’air fatigué. Je me rends immédiatement à Londres, ajouta-t-elle après un silence. Si tu le souhaites, je te ramène là-bas en voiture.
— Oui, s’il te plaît.
Andrew suivit son amie dans le couloir avec résignation, les yeux dans le vague.